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L’ASQFA après André Blavier

par Guy Ciancia le 23 juin 2013

Remembrances du vieux barde idiot

photo des participants, devant Le Montana

En avril 1988, au Montana, les membres de l’ASQFA commémoraient la première célébration mondiale de la quadrature. Une plaque fut apposée au-dessus de la banquette moleskinée (Q ou K ?) d’un horizon plus ou moins vert :  C’est ici que se sont aimés, d’un regard, Brigitte et André (je garde précieusement la facture de l’entreprise Werquin – gravures en tout genre – 21, Rue de la Barre à Lille).

Le Montana ferma ses volets dans les années 1990. Madame Khoulali(x) – homonyme marocaine de l’héroïne des Fleurs Bleues dans l’édition en langue berbère – dirigea l’établissement jusqu’à la rénovation toujours attendue, et l’explicite expropriation des kabyles autochtones. Elle quitta la rue des Postes pour celle du Soleil levant.

Elle n’abandonna pourtant point l’inestimable ex-voto qui immortalisait sur altuplast les amours de la frêle Brigitte (bien plus belle que Magritte) et du petit monsieur belge. Au-dessus de la cheminée, en entrant à droite, dans son deux pièces cuisine au 4ème étage, elle a sacrifié quelques motifs ornementaux du papier peint, à Brigitte et André. L’inscription (délocalisée) trône entre une vue panoramique (et en couleurs) de Casablanca (1959) et le portrait (noir et blanc) d’Hassan, champion départemental, poids coq (1965).

Rendue à la vie civile, Yasmina Khoulali ne répugnait pourtant pas à mettre la main à la pâte, en égrenant la semoule. Ainsi, un jour elle crut nous faire une bonne surprise en nous livrant, sans prévenir, un couscous royal qu’elle avait mitonné sur un réchaud d’infortune (le gaz de ville ne s’élèvait pas jusqu’aux derniers étages de la rue du Soleil levant). Nous étions ce soir-là malencontreusement sortis à cinq heures. Elle rembobina son matériel en méditant mélancolieusement sur la distance qui peut séparer un ayatollah d’un pizzaïolo.

De Brigitte, privée de chômage, alors qu’elle était encore bien loin de la retraite, ne subsiste(nt) que l’(les)image(s).

De Roger Magritte, qui s’était mis à barbouiller dès la fin de cette virée pascalienne, a été sauvée une œuvre sans titre, grand format sur toile (60 x 80 cm environ), du genre symboliste figuratif. Visiblement marqué par le contexte oriental et brutalement ascétique (faillites inexplicables des débits de boisson du quartier), Magritte avait bien voulu accepter le titre, que je proposais à cet autre regard sur le mémorable banquet : « Aurore et Putréfaction ».

Peinture sur toile, encadrée représentant un oasis avec palmiers et minaret

La fin des années 1980 fut riche en évènements importants dans la vie quenienne. En 1983, Blavier avait publié Le Mal du pays ou Les travaux forc(en)és aux éditions La Pierre d’alun; réédité en 1985 aux éditions Plein Chant et chez Yellow Now en 1986. Il poursuivait son épopée érotico-lyrique qu’il entendait mener jusqu’à 4002 alexandrins. Prenant pour modèle La Chanson de Roland. Il atteint son but en 1993. Le vers 4002 prophétise, triomphal :  Il s’érigera, mal et fier, indébandant.

En 1985 est inaugurée à Paris la station de métro Raymond Queneau.

En 1986, la revue Les amis de Valentin Brû, arrête de paraître. Claude Rameil, fondateur de l’association éponyme, lui substitue Les Cahiers Raymond Queneau qui dureront jusqu’en 1994.

Le Journal (1938-1940) de Queneau est publié chez Gallimard. Les nombreuses références à René Guénon et aux multiples « petites prières » de Queneau suscitent quelques remous dans le landernau.

En 1988, Blavier prend sa retraite de la bibliothèque de Verviers comme du Centre de documentation Raymond Queneau (CDRQ). Il est remplacé par Suzanne Bagoly.

En 1989, Claude Debon publie le premier tome (poésies) des oeuvres de Queneau dans la Pléiade.

Durant la décennie 1980-1990, on compte surtout trois colloques Queneau dont les comptes-rendus sont publiés dans Temps mêlés – Documents Queneau, deux autres organisés par l’université de Limoges et une multitude d’études consacrées à l’auteur du Dimanche de la vie.

Dans une « évaluation bibliométrique » récente, Camille Bloomfield relève, durant cette période, une explosion de publications oulipiennes consacrées à Queneau (Quenoulipo, Cahiers Raymond Queneau n° 1, 2011, p.67).

Mais la belle époque des colloqueneaux, gratuits et non obligatoires, va prendre rapidement fin. La transition vers des pratiques plus institutionnelles et moins généreusement productives, s’accompagnera d’un mélange de jeux de coudes, de nostalgie pour certains, et finalement de tensions qui signeront la fin de l’âge d’or.

Le 24 septembre 1988, j’avais assisté au Botanique à Bruxelles à la présentation des Lettres croisées Queneau/Blavier (1949-1976) publiées aux éditions Labor. Pierre David remarque dans Queneauseries et Davigations (Plein chant, 1994) : On aurait dit qu’ils échangeaient des photos de vacances ; […] Oulipotins et savonnettes du souvenir. Mais ça ne moussait pas fort. Blavier préoccupé par son approvisionnement en ballons de rouge ; Claude Debon drapée dans le secret professionnel de la réédition Pléiade ; Queval silencieux. Le temps goutte à guet […]

Raymond Queneau André Blavier : Lettres  croisées

Quelques semaines plus tard, débute à la Sorbonne le savant séminaire Queneau dirigé par Claude Debon. L’irrévérencieux Pierre David s’interroge sur l’intérêt du découpage et remontage de l’oeuvre sous vos yeux comme si on ouvrait le boîte crânienne de l’auteur sur scène […] On se demande si c’est bien lui faire honneur que d’aller chercher les béquilles de la Bible, des Evangiles, de la Gnose, du Tao ou de la Psychanalyse pour faire avancer l’androïde.

À l’automne 1997 c’est l’oeuvre de Blavier qui est honorée et, à l’occasion, décortiquée au Cirque Divers, à Liège, par l’Université. En prélude à l’exposition, Le don d’ubuquité à La Bellone, à Bruxelles. Un universitaire (canadien ?) explique à Blavier, Hébert-lué ce qu’il faut comprendre dans Occupe toi d’Homélies.

Un an plus tôt était paru le dernier numéro de Temps mêlés-Documents Queneau. Les libations, Outremeuse, d’Amour, Maracas et Salami avaient un avant-goût amer de muséification et des relents de « broutchoucaille » refroidie.

André Blavier cassait sa pipe en 2001. Odette nous quittait en 2003. Claude Rameil en 2006.

L’ASQFA au XXIe siècle : tradition et modernité

Tout avait donc commencé par la célébration de la Quadrature Lacommienne (de Joseph) le 12 mars 1987. Et la fête se poursuivit bien plus tard avec l’exposition d’André Stas à Loos, le… 13 mars (clinamen) 2003. Coquin de sort !

Et en 2013 avec la sortie du CD Dans ma rue.

Entre temps, l’ASQFA avait constaté que les échanges entre la métropole lilloise et la Wallonie n’avaient été qu’occasionnels et unilatéraux. Elle souhaitait qu’on reconnaisse les apports vervietois à la culture lilloise. Ainsi demanda-t-elle le rattachement de Lille et de Villeneuve d’Ascq à la Wallonie. L’ASQFA serait devenue, dans ce cas, un simple appendice de l’ILHEP (Institut limbourgeois des hautes études pataphysiques).

Le musée d’art moderne (MAM devenu LAM)) de Villeneuve d’Ascq qui venait d’exposer Robert Filliou et son poïpoïdrome aurait été déplacé jusqu’à la bibliothèque de Verviers. C’était justice puisque la première exposition de Filliou s’était déroulée 40 ans plus tôt dans le cadre des activités de l’association Temps Mêlés, à Verviers même. Les locaux du MAM auraient accueilli symétriquement le CDRQ.

Le 18 septembre 2003, l’ASQFA se déplaça à Verviers et s’associa aux diverses manifestations que la ville avait organisées en l’honneur de son bibliothécaire, ce peau rouge qui ne marchait pas en file indienne. Une manière sans doute pour les autorités locales de s’arroger un peu de la notoriété d’un concitoyen qu’elle n’avait guère voulu entendre.

Le centre de documentation Raymond Queneau créé par Blavier en 1977 porterait aussi, désormais, le nom de son fondateur. Des oeuvres de Thieri Foulc, Jacques Lizène, Marcel Mariën et bien d’autres amis de Blavier ainsi que des collages d’Odette furent présentés au public. Quelques semaines plus tard, ce sont des gouaches de Queneau qui furent exposées à la bibliothèque. L’ASQFA s’occulta une dizaine d’années pour réapparaître le 11 juillet 2012 dans les registres de la Préfecture du Nord. Avec une nouvelle raison sociale.

Affiche de l'exposition Queneau/Blavier. Elle représente un montage des deux visages de ces hommes

Comme en 1986, elle déclarait vouloir continuer à : Oeuvrer à la didactique quenienne tant en propageant largement le message qu’en encourageant les résurgences clandestines de la pensée de Raymond Queneau.

Mais : En dehors des études concernant proprement l’oeuvre de Raymond Queneau, abandonnée en grande partie à l’Université, l’ASQFA s’emploiera « aussi » à faire connaître des productions littéraires ou non, artistiques ou non (films, chansons, musiques, livres, débats, expositions, arts plastiques…) qui ont été ou pourraient être encouragées par la lecture de cet auteur.

Videmment l’ASQFA n’a jamais adhéré à la légende d’un Queneau président-fondateur de l’Oulipo. Les futurs oulipiens qui ont accompagné le Satrape dans les premières années du Séminaire de littérature expérimentale et même avant, ont très souvent raconté que la littérature à contraintes n’était pour lui qu’un amusement jubilatoire, ponctuel. Car, à la réflexion, ce qui semble avoir fait défaut à Raymond Queneau, c’est le sérieux (François Caradec, cité par Astrid Bouygues dans Quenoulipo, op. cit. p.99).

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