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Actualité de Benjamin Péret

par Guy Ciancia le 5 novembre 2014

Affiche de mobilisation, août 1914

Comment se conduire avec les mutilés et les blessés de guerre

De même qu’il y a plusieurs sortes de « merdres », comme disait Jarry, il y a diverses variétés de blessés et de mutilés de guerre et, si on doit éborgner un aveugle, il est nécessaire de briser les jambes des culs-de-jatte.

Pour ma part, lorsqu’il m’arrive de rencontrer un de ces « résidus » dans un endroit désert, je commence par l’injurier et toutes les ressources de mon vocabulaire, naturellement grossier, me sont nécessaires pour lui prouver la dixième partie de mon mépris. Ensuite, comme je suis toujours muni d’une canne, je frappe sur lui à coups redoublés jusqu’à ce qu’il soit dans l’impossibilité de faire rouler la voiture dont le gouvernement, grâce auquel ses jambes se sont avantageusement substituées au fumier sur les champs de bataille, l’a gratifié avec joie pour remplacer ses membres « tombés au champ d’honneur ». Quant aux manchots, après leur avoir arraché leurs décorations et les avoir jetées dans la plus proche bouche d’égout, je frappe à coups de couteau sur leurs moignons dans l’espoir qu’on leur coupera les épaules et que, peut-être, leur tête y passera.

Mon désespoir est de ne pouvoir reconnaître au premier coup d’œil l’idiot qui, « pour la patrie », a perdu la faculté de faire l’amour, car je m’empresserais de lui décocher entre les jambes un tel coup de pied que mes orteils, traversant mes chaussures, combleraient sa vessie. Heureusement les gazés se distinguent facilement des autres par leur pâleur et leur aspect souffreteux. Appelez un de vos amis et, avec son aide, fixez solidement à la bouche de ce gazé un tuyau de gaz d’éclairage, ouvrez le robinet et allumez au pied. Le gazé donne une lumière brillante qui ne tremble pas comme celle du bec Auer.

Quant aux mutilés de la face, pour eux tout est bon : cailloux, ordures, etc. Une pierre lui tient lieu de nez. Avec votre canif ouvrez largement la bouche afin de cracher à l’intérieur. Deux énormes crottins de chaque côté du nez remplacent les yeux et, lorsque vous avez doté votre homme d’un nouveau visage, prenez un marteau de forgeron et frappez jusqu’à destruction complète.

De l’irrespect à la guerre sociale

Un des premiers évènements de la commémoration patrimoniale de la Grande Guerre est sans doute la vente à Drouot, le 29 novembre 2013, de ce texte – version autographe – de Benjamin Péret (1899-1959). Ce document ayant appartenu à Dominique de Villepin a été adjugé 5000 euros1. Le texte de Péret que l’on date du début des années 1920 était destiné à La Révolution surréaliste. Sa verve et sa virulence ne sont pas sans rappeler celles d’Alfred Jarry. Il a été retrouvé dans les archives André Breton et publié dans les Cahiers Benjamin Péret2 qui font entendre la voix du poète c’est-à-dire [du] révolutionnaire dans un monde où la barbarie quotidienne se nourrit d’approximations et de bons sentiments.

Benjamin Péret au temps de "La révolution surréaliste"

Péret notait laconiquement quelques années plus tard, dans une enquête littéraire où on le questionnait « sur ses débuts dans la vie » : « guerre de 14, ce qui a tout facilité ». Il resta fidèle à ses engagements révolutionnaires notamment au moment de la guerre d’Espagne où il rejoignit d’abord le POUM puis les anarchistes de la Colonne Durutti avec lesquels il combattit sur le front de Teruel. De cette expérience, il tirera des arguments pour Les syndicats contre la révolution qu’il publiera avec Grandizo Munis en 1952. Cet essai prolongeait sa lutte antistalinienne. En effet, dès 1945, dans son pamphlet Le déshonneur des poètes, il avait condamné fermement « les poètes de la Résistance » et leurs écrits de circonstance.

Pascal Pia3 qui n’était pas souvent complaisant avec les amis d’André Breton considère Benjamin Péret comme « le plus orthodoxe des surréalistes » et insiste sur « l’état d’explosion perpétuelle » de cet écrivain dont la poésie « ne procède pas du chant mais du tumulte ».

Malgré l’importance d’une œuvre rassemblée en sept volumes, dans les années 1970, Benjamin Péret reste largement (et heureusement !) ignoré de l’Université et des lobbies culturels.

L’Union sacrée qui préside aujourd’hui aux festivités commémoratives de la Première Guerre mondiale est semblable au front belliciste des capitalistes et des représentants du peuple (socialistes, dirigeants de la CGT, radicaux…) d’il y a cent ans. Ceux-là mêmes qui lancèrent leurs troupes dans la joyeuse fraternité des tranchées pour éviter une guerre sociale menaçante. Ils n’empêcheront pas cependant le mouvement spartakiste de Berlin en 1919, les insurrections prolétariennes en Russie et en Italie de 1917. Ni les grèves innombrables à partir de cette même année en France. Sans compter, sur le front, les mutineries et autres actes de désobéissance.

À quel patrimoine inscrire la guerre de 1914-1918 si ce n’est celui du profit ? Tout comme la « paix planétaire » d’aujourd’hui.

Sur la tombe de Péret, on lit : Je ne mange pas de ce pain-là.


  1. *Histoires littéraires, 2014, no 57, p. 131. 

  2. septembre 2014, no 3. Ce texte avait déjà été publié par les Amis de Benjamin Péret en juin 2004 dans Trois cerises et une sardine no 14. 

  3. Carrefour, 4 novembre 1971. 

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